Notre projet

Que voulons-nous ?

En premier, nous ressentons le besoin d’expliciter le pourquoi et le comment de cette modeste mais prometteuse association, dite « Les artisans de la philo ». D’abord essayons de nous situer, en répertoriant les trois modes actuels d’expression de la philosophie, ou plutôt trois idéaux-types selon la formule de Max Weber, qui recouvrent des pratiques et conceptions différentes de la philosophie :

  • D’abord, la « philosophie universitaire », qui, depuis la Renaissance, a réussi progressivement à émanciper la philosophie de la théologie. Son objet principal est l’exégèse des textes et l’apprentissage de l’histoire de la philosophie. Nécessaire, elle s’adresse cependant à un public restreint et surtout conçoit la philosophie comme une connaissance à acquérir au même titre que l’histoire, les mathématiques. La philosophie est conçue comme un apprentissage cognitif. La philosophie est l’affaire d’experts.
  • Plus récemment, la philosophie fait l’objet d’une médiatisation, représentée actuellement par un certain nombre de philosophes dont Finkelkrault, Michel Onfray, Luc Ferry, Raphaël Enthoven. De nombreux universitaires considèrent que nous assistons là à une vulgarisation, à un manquement vis-à-vis de l’exigence et de la rigueur propres au raisonnement philosophique. Cependant, cela a le mérite d’introduire la philosophie, de la pensée dans les foyers et la cité. Le risque, nous semble-t-il, est, de part sa forme même de diffusion, de nous ravaler au rang de spectateur, la philosophie devenant alors un spectacle. La philosophie est ici perçue comme la parole qui va éclairer, révéler, qui crée un attrait et dans le même mouvement produit de la distance, semble inaccessible.
  • Enfin, depuis 25 ans est apparu un autre mode de « philosopher ». Il s’agit de la « philosophie dite pratique », dans laquelle, nous nous inscrivons. Cette philosophie pratique est portée par des philosophes et un mouvement citoyen. Elle prend aujourd’hui plusieurs formes connues : les café-philo, qui en a été sa première expression, nés en 1992 avec Marc Sautet, des ateliers philosophiques qui correspondent à des dispositifs plus élaborés et un public plus restreint, des philomom, des cabinets de consultation philosophique, peu nombreux en France, davantage développés en Italie et Espagne. Par ailleurs, des professionnels, des salariés et des bénévoles associatifs, qui s’interrogent dans le cadre de leur activité sur le sens de leur métier, cherchent à créer des moments et des espaces de réflexion où la philosophie pratique a un véritable rôle à jouer.

Comment caractériser la « philosophie pratique », au-delà des différentes formes qu’elle prend, quelle est son essence ?

Pour cela, interrogeons-nous sur ce qui a pu favoriser un tel retour de la philosophie dans la cité, aussi modeste soit-il. Ceci nous permettra de commencer à poser quelques jalons. De nombreux acteurs de ce mouvement, « la philosophie pratique », s’accordent à dire que cette envie de philosophie, s’explique par une crise des formes de la transcendance : défiance vis-à-vis des utopies, vis-à-vis du politique, vis-à-vis des institutions, crises en général de repères concernant l’éducation, le travail, la manière de vivre. Pour devenir sujet, l’individu est contraint à assumer son autonomie, autrement dit à élaborer sa propre loi avec de moins en moins de jurisprudence, c’est-à-dire à échafauder sa propre philosophie de vie. C’est ici que la philosophie pratique prend toute sa place, trouve son fondement, non pas en délivrant des repères dans un monde qui en est largement dépourvu, ou des recettes comme le propose parfois le développement personnel, mais en essayant de doter les personnes de ressources réflexives qui leur permettent de « cheminer » sans repères préétablis. Marcel Conche nous dira : « ainsi la philosophie n’oriente pas positivement, elle n’indique pas à chacun le chemin qu’il doit prendre, elle ne fait que l’orienter vers le lieu du sens, vers le lieu où il doit se placer pour, lui-même, pouvoir s’orienter ». S’orienter est ici à comprendre, non pas comme trouver son chemin, mais se demander où on veut aller. Et comme vous le savez orientation et signification sont les deux acceptions d’un même mot : le sens.
Le questionnement du « sens » des mots, des habitudes, de l’existence - qui est le propre de la philosophie – favorise l’émergence en nous de notre part de lumière, est un antidote au dogme et donc à la brutalité et en cela contribue à un meilleur « vivre ensemble ». Du moins c’est le pari de la philosophie pratique, c’est notre conviction. Proposer quelques moyens, aussi modestes soient-ils, et donner envie à quelques unes et quelque uns d’élaborer à partir de soi, par la raison, l’intuition, l’inspiration et l’argumentation leur propre philosophie de vie, c’est-à-dire de révéler leur propre subjectivité à eux-mêmes et à autrui, en vue de mieux vivre avec soi-même et de mieux « vivre ensemble » constitue la raison d’être des « Artisans de la philo ». C’est avec cette finalité que l’association vise à contribuer, à enrichir ou même à créer des espaces dialogiques de pensée et de compréhension individuelle et collective, contribuant à éclairer, un tant soit peu, l’existence.

Premier parti pris : la maïeutique

Au-delà des fins, quels sont les partis pris de l’association ? Nous voulons juste indiquer deux ou trois traits de forces ou références qui nous tiennent à cœur. Un principe central est bien évidemment la maïeutique qui est en réalité un formidable optimisme rationnel, un parti pris démocratique et existentiel radical et fondamental : chacune, chacun a en lui les ressorts pour penser, raisonner, philosopher. Ceci constitue l’âme de la philosophie pratique. Nous ne faisons pas systématiquement référence à Socrate car nous ne sommes pas toujours convaincus par l’asymétrie de certains dialogues platoniciens et la pratique socratique d’alors trop verticale, parfois brutale. La maïeutique, nous croyons, s’exerce avec la compréhension et la bienveillance.

Le deuxième parti pris : le concept éprouvé

Bien évidemment au creux de ce parti pris il y a Pierre Hadot, Foucault, Spinoza et bien d’autres philosophes. Un concept ne se dit pas, il s’éprouve, il s’habite de l’intérieur. Le recours à un concept ou l’élaboration d’un concept ne procède pas d’un geste cérébral, mais d’un mouvement existentiel. C’est dans ce mouvement-ci que la maïeutique prend tout son sens, son fondement. Comme le dit souvent, l’un d’entre nous, Gunter, l’émotion n’est pas l’ennemi de la raison, mais le carburant de la raison, la subjectivation nécessaire, la corporéité de la raison. En philosophie, la raison sans l’émotion est un fantôme ou un monstre. A philosopher coupé de soi, on finit par s’entourer de fantômes, on court alors un risque : celui de la paranoïa. Autrement dit, le concept n’a de sens que s’il renvoie à un monde sensible, ce qu’Epicure appellera une Prénotion et Wittgenstein dira que le concept doit habiter dans la maison commune, ne pas être déconnecter d’un usage commun. Et nous nous sentons très Epicurien quand Epicure nous dit que le concept vide et la doxa sont du même registre : dans les deux cas, je répète ou dit quelque chose sans l’éprouver dans mon fort intérieur.

Une conception de l’animation ouverte et ciblée

Nos partis pris ont une conséquence méthodologique quant à la pratique de la philosophie pratique : c’est un art qui consiste à aller du sensible, du vécu, de l’inquiétude à la problématisation, l’argumentation et la conceptualisation. D’où l’intérêt de commencer par un recueillement, ou un mouvement réflexif, ou encore un écrit personnel, en vue de chercher la résonnance qu’a tel sujet en soi-même avant de se mettre à raisonner. De là découle l’intérêt aussi d’introduire dans la pratique des textes littéraires ou poétiques, des chansons, des contes, des objets sensibles, des confessions. Comment réconcilier le « vivre », fait d’ambigüité et de singularité comme le souligne le philosophe François Julien, avec la philosophie ? C’est pourquoi, tous les dispositifs d’animation des cafés-philo, ateliers philo, consultations philosophiques, stages, groupes de réflexion en milieu professionnel, qu’ils soient d’inspiration Michel Tozzi, « Discussion à visée démocratique  et philosophique », Lipman, Eugénie Vegleris, Oscar Brenifier, et d’autres sont en soi mobilisables, dans la mesure où ils sont mis par l’animateur au service de cette pratique existentielle de la philosophie. Il s’agit donc de ne pas chercher à standardiser la pratique, d’éviter l’effet modèle : le déséquilibre partiel et imprévu, animateur compris, est nécessaire à l’exercice philosophique.

Nous aimerions que notre association « Les artisans de la Philo », devienne un lieu d’échanges et d’expérimentation. Echanger, expérimenter, évaluer, non pas pour inscrire une vérité pédagogique dans le marbre mais pour appeler de nouvelles expérimentations, penser les modalités et le sens de notre pratique et engagement philosophique. Nous nous définissions comme des artisans de la philo, amoureux du questionnement, volontairement artisanal, petits moyens et grand cœur, passionnément iconoclaste et innovateur : un brin d’insoumission dans un bouquet de l’amitié.