Conversion philosophique

Auteur: 
Gunter Gorhan
Date de rédaction: 
mars, 2018
Type de contribution : 



1) Conversion à l'étonnement : de la fausse évidence de la réalité habituelle, répétitive et banale, prévisible, quotidienne à l'étonnement que les choses sont ainsi et pas autrement...L'étonnement comme émotion qui caractérise la philosophie même (Platon).

2) Conversion de la question : pourquoi ? à la question pour quoi ?, en deux mots . Plutôt la finalité que la causalité (domaine des sciences dites exactes). On va plus vite on vole plus haut, on vit plus longtemps, mais à quoi bon, finalement ? La préoccupation des moyens a
minoré celle des fins, des buts; un seul exemple parmi d'innombrables d'autres : la longévité augmente régulièrement, l'âge d'une vie bonne, d'une "vie qui vaut la peine d'être vécue" recule (enquête relatée dans le Monde).

3) Conversion au retournement du regard : on ne regarde plus l'objet, on ré-fléchit, on retourne, on recourbe en quelque sorte, le regard sur lui-même; nous avons tous des "lunettes" (frame en anglais) qui nous font voir le monde en rose, gris, noir, bleu, rouge, etc. Les autres sont très utiles, voire nécessaires pour apercevoir et nous dire nos "lunettes" que nous ne pouvons pas voir nous-mêmes; cf. Lacan : on dit toujours qu'on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, or c'est le contraire qui se passe : on ne voit que plus loin que son nez. Aussi : on voit la paille dans les yeux d'autrui sans voir la poutre dans ses propres yeux..

4 ) Conversion à la possibilité de l'impossible : la conviction que (presque) tout pourrait être tout autrement. Il faut absolument distinguer les lois sociales qui sont notre création collective (d'où : seule l'union fait la force), des lois naturelles auxquelles nous devons nous soumettre. Que ce soit le même mot a certainement facilité le diktat d'une Madame Thatcher, alias Mme Tina et de ses épigones actuels : there is no alternative (TINA), il n' y a pas d'alternative à la globalisation "voulue", en réalité plutôt un processus sans sujet, c.à.d. La nouvelle fatalité, après celle de la nature des Grecs. Autrement dit, tout ce qui relève de l'humain pourrait être autrement : ne plus confondre les lois sociales (c'est nous qui les établissons) avec les lois naturelles (elles nous sont imposées !).

5) Conversion du "on" au "je" : du on de ce que se dit dans les médias mis au pas, au je du penser par soi-même, de l'opinion conforme et conformiste à sa propre vérité subjective, singulière. Par ailleurs, je me rallie à "l'identité - ipse "de Ricoeur : toute une vie ne suffit pas pour dire (et se sentir) "je", autrement dit, pour approfondir sa singularité (un puits sans fonds) Cette singularité absolue est à articuler avec le nous, avec l'autre absolu - la vie, pour moi, consiste essentiellement à tisser ensemble ces deux absolus. Habermas et Apel sont les "experts" du nous, les psychanalystes (plus Nietzsche, Kierkegaard, Michel Henry) ceux de la singularité. Et comme chacun est singulier, chaque un doit tisser à sa façon ces deux absolus à sa propre manière singulière, d'où le succès de la "philo dans la cité" qui doit/devrait se répandre comme une épidémie salvatrice...

6) Conversion du monolinguisme (cf. Derrida Le monolinguisme de l'autre) au plurilinguisme : Nous croyons nous comprendre les uns les autres puisque nous parlons la même langue, ici le français. Or, c'est une illusion néfaste : chacun parle sa propre langue, résultat de toutes les expériences de sa vie. Bien sûr, lorsqu'il s'agit de la réalité matérielle, de concepts scientifiques, un consensus est possible, de même lorsqu'il s'agit d'interactions "basiques", telles que "Passe-moi le sel ! ", ou "Quelle heure est-il ?" les malentendus sont rares. Mais dès qu'il s'agit de la réalité immatérielle, symbolique, les malentendus sont presque la règle; un seul exemple : "L'amour, pour Augustin, est le bien le plus précieux, pour Céline il est la transcendance à la portée des caniches... De même en ce qui concerne la liberté ("Liberté, que de crimes n'a-t-on pas commis en ton nom !"), la vérité, la justice, etc... Se comprendre avec l'autre, n'est-ce pas le traduire en ma propre langue et me traduire moimême dans sa lange à lui, au lieu de projeter, source de tous les malentendus ? Apprendre la langue (personnelle) de l'autre, nous fait mieux comprendre notre propre langue, élargit notre vocabulaire, et comme c'est la langue qui nous constitue, cet apprentissage élargit notre "âme", nous fait "croître" (cf. la conversion n° 15). Selon un dicton allemand : "On possède autant de coeurs qu'on parle des langues"

7) Conversion de la tyrannie de l'exactitude objective, du scientisme rampant, au recueillement qu'exige la découverte de ma vérité subjective; ou plus précisément, ne pas se contenter de l'exactitude descriptive des sciences, très efficaces par ailleurs, surtout sous la forme dominante aujourd'hui des techno-sciences; y ajouter, ou mieux : fonder l'exactitude par et dans la vérité prescriptive, normative (vérité à faire, à réaliser) de la philosophie. Il y a un écart entre ce qui est (étudié par les sciences) et ce qui serait bien qu'il soit (domaine de la philosophie) ; écart et non pas abîme puisque la philosophie explore les champs désirables (ce qui serait bien qu'il soit) ET possibles (évite délires et wishful thinking : prendre ses désirs pour la réalité). Cf. Lacan : une psychanalyse devrait se terminer par un dialogue socratique sur le beau, le juste et le vrai; dit autrement, la "guérison" par la "découverte" du désir sur lequel on ne cède plus (la guérison selon Lacan), c.-à.-d. du vrai désir. N'est-ce pas le désir de vérité du "converti à la philosophie" ? Mais pas de vérité comme substantif, seulement comme adjectif..

8) Conversion de la pensée à la réflexion; proche de la conversion ci-dessus (7), formulée autrement Ajouter à la pensée qui cherche la solution à un problème, la réflexion qui, elle, s'interroge sur le pour quoi ? (en deux mots, le sens, la finalité) de la recherche d'une solution à tel ou tel problème; ainsi, il vaut peut-être mieux, parfois, de ne pas en chercher, cf. eugénisme, énergie nucléaire, posthumain, etc. Plus précisément fonder la pensée (indispensable à notre survie) dans la réflexion, bref, adopter une "position méta" qui ne signifie pas être en surplomb (divin), mais essayer de mettre de temps en temps la tête hors de l'eau, hors des exigences du pratico-inerte de la vie (Sartre); cf. Heidegger : "Nous sommes au monde mais nous ne sommes pas (tout-à-fait, G.G.) du monde".

9) Conversion d'une vie qui fonctionne et que l'on gère, au désir/besoin vital (voir infra) de donner un sens, une direction, une orientation à sa vie qui n'est plus alors seulement une survie, mais une sur-vie; aussi : "Penser plus (au Sens) pour dépenser moins (de l'argent)". Ni les questions, ni les doutes ne nous permettent de nous orienter dans la vie; ils sont cependant indispensables pour éviter tout dogmatisme mortifère et comme moyens de lucidité. Ils ne peuvent pas par eux seuls indiquer un chemin, une orientation de vie...

10) Conversion d'une vie repliée sur elle-même à une vie se voulant "exemplaire", universalisable. Yannis Youlountas (poète-philosophe), pastichant Kant : "L'humanité est une question à laquelle chaque un (e) est une réponse"; autrement dit, on a attrapé le virus philo lorsqu'on ne dit plus : c'est mon choix, je suis comme je suis, les choses sont comme elles sont, et qu'on sent, pressent qu'on peut enrichir, élargir sa propre vie en la rendant potentiellement "exemplaire" (rien à voir avec une quelconque perfection), c.-à.-d. universalisable. Autrement dit : ma vérité, pour sortir d'un solipsisme étouffant, doit être partageable. Ne pas se contenter de généralités, du général statique, (tel que : "l'homme est un animal rationnel"), confondu régulièrement avec les processus dynamiques de l'universalisation. Il n'y a pas d'universel, il n'y a que des processus d'universalisation.

11 Conversion d'une existence coupée de son époque à une existence "mise à jour" régulièrement. Marx : "La conscience est en retard sur l'existence". Désirer comprendre son monde, son époque, donc mettre à jour régulièrement nos "lunettes", notre grille de lecture du réel (cf. point 3, ci-dessus). Ainsi, il y en a encore qui croient sincèrement que l'ennemi à abattre est la religion; cf. pourtant Monseigneur Don Helder Camara (théologie de la libération): "Quand je m'occupe des pauvres, on me traite de saint et quand je pose la question pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste" Les exemples d'anachronismes des consciences abondent dans l'histoire...faute de mises à jour politicophilosophiques.

12) Conversion du citoyen démocratique au citoyen philosophe. Passage des philosophes-rois (toute une classe chez Platon) aux citoyens-philosophes. Kant résume toute sa philosophie par la question : "Qu'est ce que l'homme ?" à laquelle il s'agit de répondre, toujours provisoirement; la philo donne des réponses provisoires, sinon comment s'orienter dans la vie (cf. ci-dessus point 8) ? On ne s'oriente pas par des questions – on a besoin de réponses (provisoires) à moins qu'on ne soit resté un animal auto-conservateur ou qu'on ait l'intuition des artistes, y compris des artistes de vie. Qu'est ce donc que l'homme ? Comme l'homme n'a pas de nature (ce qui ne veut pas dire qu'il puisse couper tout lien – certes à distendre – avec la nature, cf. l'impasse du constructivisme absolu du posthumain), il est "fabriqué" par chaque culture, société; aujourd'hui c'est le type pervers, l'homo economicus, opportuniste qui instrumentalise presque tout, presque tout devient capital, même la propre personne (vue une pub : "Investissez dans votre capital séduction !").

13) Conversion de l'éparpillement chaotique, sans orientation, à la totalisation ouverte, cf. Christian Godin Introduction à la totalité qui est le contraire du totalitarisme. Aussi Blaise Pascal : "L'un sans le multiple, c'est la tyrannie et le multiple sans l'un c'est la confusion." Ne sommes-nous pas – contrairement au passé dogmatique des divers -ismes (christianisme, patriotisme, stalinisme, progressisme, etc.) - dans une époque de confusion, dispersion, fragmentation, bref dans l'époque post-moderne ? Régis Debray : Comment faire d'un tas (individuellement : personnalité multiple post-moderne, collectivement : société atomisée) un tout (individuellement : un personne consistante, collectivement : aimantés, reliés par un projet commun) ?

14) Conversion d'une rationalité étriquée à une rationalité élargie, à l'inspiration. Ne pas se contenter d'argumenter par des discours cohérents, logiques, rationnels, au sens étroit du terme; tel que Freud la définit comme mécanisme de défense paranoïde – aussi Adorno : "Les Lumières sont l'autoroute vers Auschwitz"; y ajouter l'inspiration, indispensable à tout processus de création; je pense qu'elle s'apprend par des pratiques appropriées – cf. par exemple, les différentes techniques de méditation (un très bon livre sur l'inspiration en philosophie : Marianne Massin La pensée vive (Essai sur l'inspiration philosophique), Armand Colin 2007.

15) Conversion la plus intense, proche d'une "résurrection" Le plus fort engagement dans la philo, la plus profonde conversion philosophique : "Je philosophe pour sauver ma peau et mon âme", sic A. Comte-Sponville.. N'est-ce pas excessif ? Non, si l'on suit encore une fois Kant pour qui philosopher signifie élargir son âme; il écrit "Mentalität" en allemand qu'il n'est pas abusif de traduire par "âme". Et on peut comprendre la Phénoménologie de l'esprit de Hegel comme étant l'histoire de la conscience qui, par étapes, par métamorphoses successives, s'élève à la conscience absolue, au savoir absolu, sorte de transparence de l'esprit par rapport à lui-même; la Phénoménologie n'aboutit ni à la fin de l'histoire, ni à l'achèvement du progrès de la conscience, Hegel faisant seulement le point sur son époque qui n'est pleinement compréhensible, à ses yeux, qu'en reprenant toute l'histoire de l'esprit, depuis son origine. Autrement dit, aussi bien Kant que Hegel assignent à la philosophie la tâche de poursuivre la croissance (biologique, arrêtée au moment de la puberté), par d'autres moyens, ceux de la croissance de l'esprit "incarné". Le latin "crescere" signifie d'ailleurs à la fois croître et créer... Je comprend ainsi A. Comte-Sponville : grâce à la philosophie je me sens vraiment vivant, rejoignant ainsi Rimbaud : "La vraie vie est ailleurs" et Proust : "La vie, la vraie vie enfin retrouvée". La philosophie n'est certainement pas le seul moyen de rester (ou redevenir) .vivant, mais elle en est un... Gunter Gorhan (avril 2017)