Café-philo, pour qui ? Pour quoi ?

Auteur: 
Christophe BAUDET
Date de rédaction: 
octobre, 2018
Thème: 
Type de contribution : 


Au sein de l’association « Les artisans de la philo », nous nous sommes penchés sur l’objet « café-philo », en essayant de le décrire, de le penser, d’en imaginer les contours de demain, de le conceptualiser. En France, les cafés-philo ont été la première expression de la philosophie pratique. Aujourd’hui ils restent dans ce pays un des symboles majeurs de la philosophie pratique. Certes de nouvelles formes ont vu le jour (ciné-philo, rando-philo…) ainsi que d’autres dispositifs : atelier-philo, université populaire, consultation philosophique, coaching philosophique…. Mais n’y a-t-il pas toujours du « café-philo » dans ces différents dispositifs ? Réfléchir sur les cafés-philo, leurs enjeux et leurs modes de fonctionnement, c’est, à notre sens, cheminer vers une meilleure compréhension des questions que pose la philosophie pratique.
Cet article s’inspire donc des travaux, des échanges que nous avons eus à ce sujet dans cette association qui regroupe des animateurs et des participants de café-philo, d’atelier-philo. Bien évidemment, la formalisation proposée ici, l’accent mis sur telle ou telle approche, les différents ajouts n’engagent que l’auteur.

Nous avons souhaité démarrer notre réflexion en recueillant, d’abord, de manière élargie, au-delà des membres de l’association, la perception et le ressenti de participants de trois cafés-philo. A cette fin, j’ai animé chacun des trois cafés-philo à partir d’une même question : « un café-philo pour qui ? Pour quoi ?». L’assemblage de verbatim issus des échanges nous a permis d’identifier des pistes et de dégager les premières thématiques. Ainsi les participants des ces trois cafés-philo ont fait part de visions convergentes quant à la finalité, qualifiant le café-philo d’« espace de paroles d’où émerge du sens ». A contrario, des conceptions et des attentes distinctes, notamment pour ce qui est de la place de l’animateur et du « savoir » philosophique au sein du café-philo, se sont exprimées. De fait, chacun s’accorde sur le sens porté par le café-philo, bien que cela soit sous-tendu par des conceptions différentes.

L’article se propose de mettre en perspective ces différents regards et pratiques des cafés-philo en vue de les interroger, de les articuler, de les mettre en dynamique et en tension. En effet, les cafés-philo, et plus généralement la philosophie pratique, sont des entités en mouvement, en constante métamorphose. Il ne s’agit en aucune manière d’établir ici des modèles, d’édicter le bon et le mauvais. Le café-philo a un goût d’inachevé, comme par ailleurs le suggère Montaigne à propos de l’existence même. Ce désir de mouvement, d’informel, d’approximation, d’incertain, cette défiance vis-à-vis de toute institutionnalisation, rejaillit au travers de certains verbatim : « Comment repérer les assauts de la normalisation et être en veille pour rester vivant ? », « Le café-philo s’est inventé dans sa pratique ; cela est à maintenir ; le café-philo est un mai 1968 en acte » ou encore « Comment les cafés-philo peuvent et doivent accepter le hasard ? ».
C’est dans cet esprit que l’article propose de mener une réflexion autour de cinq thématiques qui figuraient déjà implicitement dans les verbatim :

  1. De l’horizontalité et de la verticalité dans un café-philo
  2. La genèse de la pensée dans un café-philo
  3. La question du savoir et des connaissances dans un café-philo
  4. L’évènement, l’actualité et le café-philo
  5. L’animateur, l’âme du café-philo ?
  1. De l’horizontalité et de la verticalité dans un café-philo
  2. Le café-philo est traversé à la fois par une dynamique horizontale, à savoir une expression spontanée, une interaction directe de participant à participant et par une dimension verticale constituée par les règles de débat, les apports de connaissances, les références philosophiques et, d’une certaine manière, par l’animateur lui-même. Comment marier ces deux dynamiques, l’effet réfléchissant et l’effet déterminant ? Comme évoqué en introduction, les avis et attentes des participants des trois cafés-philo, qui ont débattu sur « Un café-philo pour qui ?, Pour quoi ? », sont partagés sur cette question. Certains attendent des apports philosophiques, des références, notamment de la part de l’animateur. D’autres y voient là un risque de corruption de l’idée initiale du café-philo ou encore le risque de voir surgir des animateurs « professeurs». En filigrane, la question de la place de l’animateur est posée. Certains se réclament de l’horizontalité, d’autres souhaitent introduire une dose (ou plus) de verticalité. Au cœur des cafés-philo gît depuis toujours cette polarité : d’un côté l’innocence et la vérité d’une expression spontanée, personnelle, non corsetée par des références, de l’autre côté une pensée documentée, qui s’appuie sur des ouvrages. Marc Sautet insistait, et cela dès la naissance des cafés-philo, sur deux écueils : le risque de tomber dans « on se raconte, le psychologisme » ou le risque d’une conceptualisation érudite et cérébrale. Observons que cette polarité traverse l’ensemble de la société : parfois un « anti-intellectualisme » opposé à un « savoir » abstrait, rendu peu accessible. Et réciproquement. Boris Cyrulnik a raison de souligner qu’« un savoir non partagé humilie ceux qui n’y ont pas accès ».
    Cette notion d’ « horizontalité/verticalité », qui traverse de nombreux secteurs de la société (entreprise, management, éducation, parti politique, citoyenneté, Etat…) a été conceptualisée par deux philosophes : Régis Debray et Paul Ricoeur. L’examen de leur réflexion devrait nous permettre d’enrichir notre analyse concernant les cafés-philo. Il est intéressant de voir que les deux philosophes convergent quant à la définition de l’axe vertical, divergent quant à la qualification de l’axe horizontal et donc proposent une articulation très différente de ces deux dimensions. En fait tout se joue sur les vertus allouées à l’horizontalité.
    La verticalité est associée, pour les deux philosophes, à ce qui préexiste avant la naissance et l’émergence de chaque personne (et donc du sujet que nous sommes) : l’histoire, la tradition, l’héritage, le territoire, les connaissances, nos origines. En conséquence de quoi, Régis Debray relie la verticalité à la notion de transmission (l’histoire, les habitudes, les connaissances…), ce que, je crois, Paul Ricoeur n’aurait pas renié, à une nuance près et même à un sérieux écart près : Régis Debray réserve le pouvoir de transmettre (de la connaissance, de la citoyenneté, du sens…) exclusivement à la verticalité. En effet, l’horizontalité, pour ce philosophe, est du domaine de la communication, de l’immédiateté, de l’instant présent. Or, nous dit-il, cette horizontalité, soutenue par les nouvelles technologies et le tout libéral, a ringardisé la verticalité (source exclusive de la transmission) qui apparaît ennuyeuse, poussiéreuse, voire est perçue comme une entrave à l’épanouissement de soi. Là se situerait une des crises actuelles de notre époque : la transmission est en panne (la crise actuelle de l’école, le rejet des institutions…). Le désir aurait dévoré la norme, colonne vertébrale de la transmission. Les cafés-philo, d’après ce même philosophe, seraient un des symptômes de cet effet de substitution de la connaissance (et de la verticalité) par de la simple communication horizontale et hédoniste.
    L’analyse de Régis Debray, empreinte d’une « dévalorisation jacobine » de l’horizontalité, conçoit les deux dimensions (horizontalité et verticalité) comme concurrentielles, opposées ou séquentielles : d’abord j’apprends les fondamentaux, ensuite je parle.
    Nous sommes, pour le coup, très éloignés du « café-philo » et de la conception que déploie Paul Ricoeur. Celui-ci associe l’horizontalité au projet, à un espace et une source de créativité, d’invention singulière et collective, bien au-delà donc d’une simple communication interactive entre participants hédonistes. L’horizontalité serait le lieu d’une certaine construction collective et pas simplement l’addition de singularités. Par conséquent, ce philosophe déploie un cadre conceptuel où la verticalité et l’horizontalité sont à la fois en synergie et en tension. Le désir combat la norme tout autant qu’il en a besoin. Il y a donc un équilibre à chercher, qui reste toujours à refaire. Le café-philo n’est-il pas au cœur de cette dialectique féconde ?

    Admettre ce cadre de réflexion a plusieurs conséquences. D’abord le café-philo est alors par « essence » une entité en déséquilibre, un équilibre qui se cherche entre les deux dimensions : verticalité et horizontalité. Ce compromis est sans cesse à réélaborer, à redéfinir. Il n’est donc pas étonnant que c’est sur cette articulation instable que les conceptions et attentes des participants sont les plus contradictoires. Ces écarts se traduisent par des perceptions différentes quant à la place à octroyer aux apports de références philosophiques, de connaissances, et par là au rôle de l’animateur. L’art de l’animateur est-il le dialogue et la synthèse, par exemple en commentant ou interrogeant les interventions des participants avec la préoccupation de « valoriser et hausser l’échange », d’amener des références, de dégager ou susciter des problématiques, d’amener les conditions d’une « dialectique anagogique », ou est-il d’abord au service d’une fluidité plus spontanée du débat, juste la garantie d’une bonne circulation du micro et de la parole ?
    Au centre de cette polarité, le café-philo tâtonne, essaye, expérimente. Ainsi, les cafés-philo se sont constitués il y a plus de vingt ans en brandissant et revendiquant les vertus démocratiques de l’horizontalité contre une certaine verticalité assimilée à une philosophie emmurée dans l’université, à une conception descendante et cérébrale de son enseignement ou diffusion. Les cafés-philo ont peut-être à repenser ce rapport au savoir, à l’histoire de la philosophie, en des termes moins manichéens. L’enjeu n’est peut-être plus l’horizontalité contre la verticalité, ni l’inverse, mais la recherche d’un maillage, comme Paul Ricoeur nous le suggère, comme Nicolas Go l’explicite à propos de la philosophie à l’école : l’élaboration du café-philo comme espace de coopération, de coopération de la pensée. Cet espace « café-philo » de coopération est, du coup, à la fois un lieu d’expressions des singularités et des « vérités subjectives », jointes à un souci de « penser ensemble », de « penser en résonnance », dans le cadre de règles, de références et d’une volonté partagée d’argumenter et de problématiser. Plutôt que d’opposer ou même soupeser la part d’horizontalité et de verticalité, c’est leur association dynamique et leur mise en tension assumée et féconde qui constituent les prémisses d’un espace de pensée à visée philosophique. Nous rejoignons Nicolas Go qui écrit : « Parce que la coopération est un art de vivre, la philosophie s’y trouve bien : elle le rend intelligible ».
    Cependant un certain nombre de participants ne sont pas toujours satisfaits des formes d’exercice de la pensée pratiquées au sein des cafés-philo.

  3. Elaboration de la pensée au café-philo
  4. Certains participants se plaignent de la juxtaposition mécanique des interventions en café-philo, du manque de lien, d’interaction, de résonance entre elles. Parfois, prévaut le sentiment que ceux qui interviennent posent là leur vérité, « font un tour et s’en vont ». Les points de vue s’additionnent sans se sommer, sans se parler. Chaque « JE » a son terrain de jeu. Cela pose la question des conditions d’exercice de la pensée et des règles qui l’organisent.
    Le café-philo se caractérise par des règles d’échanges que nous connaissons tous : prioriser celui qui n’a pas parlé, argumenter ses propos, ne pas porter de jugement sur les personnes présentes. Ces règles ont plusieurs vertus : elles visent à élargir au mieux la prise de parole et incitent à se hausser au-delà de la simple opinion. Elles offrent un cadre démocratique où chaque participant peut, du moins potentiellement, prendre une place (priorité à celui qui n’a pas parlé). La reconnaissance de chaque parole (absence de jugement) est un élément qui fait du café-philo un espace démocratique, dans le sens plein du terme. La reconnaissance par autrui de sa propre parole est un vecteur essentiel et fédérateur des cafés-philo que les participants expriment ainsi : « On se définit par son prénom et ce qu’on dit et non pas à partir d’un statut ou fonction », « Pas besoin de se présenter. On n’a pas à décliner son identité ».

    Cependant nous pourrions nous demander dans quelle mesure ces règles privilégient suffisamment la coopération, le « penser en lien ou en résonnance », la mise en écho des interventions. Ce n’est pas la même énergie que de réfléchir seul sur un sujet, que de participer à une réflexion avec d’autres. S’agit-il de venir déposer sa « vérité subjective » ou de contribuer aussi à une réflexion collective ? L’un n’est pas antinomique à l’autre, mais nous sentons qu’il ne s’agit pas tout à fait du même exercice de pensée. Le bien commun d’un café-philo se résume-t-il à des règles de prise de parole ou se définit-il aussi par la recherche d’un « penser ensemble », d’une recherche commune de « problématisation » ? Comment concilier l’impératif démocratique (ce que traduit la règle, priorité à celui qui n’a pas encore parlé) et la reconnaissance de chacun (qui est essentielle), avec des modalités qui viseraient à ce que les paroles puissent être un peu plus en dialogue les unes avec les autres, à ce que certaines propositions puissent être mieux creusées, à privilégier des interventions qui sont en « résonnance » avec les paroles précédentes ? La philosophie a traditionnellement considéré que la pensée est l’expression d’un sujet, d’une subjectivité. Elle a toujours privilégié une certaine rigueur du raisonnement ancré dans une subjectivité souvent plongée dans une certaine solitude. Nicolas Go souligne que « …la quasi-unanimité des philosophes n’ont jamais coopéré pour apprendre ». Mais les cafés-philo ne devraient-ils pas davantage interroger, voire égratigner, cette figure du philosophe et de la philosophie ?
    Bien évidemment, il serait illusoire de penser que le café-philo puisse devenir un lieu d’élaboration organisée d’une pensée collective ou d’un approfondissement maîtrisé d’une question. L’absence de coercition, le minimum de règles de prise de parole, ouvrent des espaces à l’imprévu, à la surprise, à des expressions non normées. Au cœur de la pure émergence désorganisée et spontanée de la parole, comme l’ont souligné des participants, « il arrive de cueillir des pépites d’or ». A ces moments là, « l’autre me fait grandir ». Trop de dispositifs, de méthodologie risque de tuer la créativité, l’intuition, la fulgurance. Cependant, le café-philo n’a-t-il pas aussi comme vocation de permettre, voire d’organiser la confrontation (et pas uniquement la juxtaposition) publique des idées, de «mettre à l’épreuve ses convictions auprès des autres »? Kant, bien que perçu comme un philosophe solitaire, considérait que la raison ne respecte que « ce qui a pu soutenir son libre et public examen », la possibilité de la libre critique est la condition nécessaire d’un « usage pratique de la raison ». La vocation, le pourquoi d’un café-philo, n’est-il pas de marier un certain désordre, effervescence spontanée de la pensée, avec une élaboration individuelle et collective plus construite de cette même pensée ?
    Au cœur de cette tension, émerge une autre question, celle du « savoir », des « références », des « connaissances ».

  5. La question du savoir
  6. Nous avons précédemment fait part des avis partagés sur cette question des participants des trois cafés-philo précités : la place du savoir, des références philosophiques (ou autres) dans les cafés-philo. Nous pensons qu’il est nécessaire de poser différemment cette question. En effet, le sujet est souvent abordé en mode quantitatif : faut-il introduire, un peu, pas du tout, beaucoup de références dans les échanges ? L’absence de références risque de convertir parfois le café-philo en café du commerce et le trop de références d’en faire une enceinte de spécialistes. L’opposition entre « pas assez » et « trop » de savoir renvoie à une polarité classique : l’expression spontanée, personnelle, vraie contre une pensée documentée, qui s’appuie sur des ouvrages. Cette tension traverse d’ailleurs toute la société, sorte d’« effet de miroir » entre un anti-intellectualisme parfois viscéral contre un intellectualisme parfois arrogant. Dans les deux cas le savoir est implicitement conçu comme un objet, quelque chose qu’on possède ou pas, une acquisition qu’on détient ou pas. Il est souhaitable de passer d’une vision quantitative à une approche qualitative, à une approche philosophique du savoir.
    En effet, les cafés-philo ont comme vocation, nous semble-t-il, de poser cette question sous un tout autre registre. Les apports de Pierre Hadot qui réinterprète la philosophie antique, montrant que celle-ci a pour finalité la transformation de soi et non la construction d’un système de pensée ou l’empilement de connaissances (qui ne sont alors qu’un moyen) sont essentiels. Le savoir philosophique ne prend, dans cette optique, sens qu’au travers de son impact existentiel. Un savoir philosophique engage donc tout notre être. Un savoir « recraché », détenu comme on possède une maison, une voiture, devient un obstacle à la pensée, à la connexion à sa propre subjectivité. Il est donc nécessaire de substituer à l’alternative « pour ou contre l’introduction de connaissances dans les cafés-philo » la question : « quelle conception, entretient le café-philo vis-à-vis de la connaissance ? ». La question n’est plus quantitative (plus ou moins de références) mais qualitative (des références en vue de quoi ?). Le problème n’est pas en soi de citer Kant ou un autre philosophe, mais la raison pour laquelle je décide de le citer : comme une extériorité ? Un bel objet que j’exhibe au su de tous ? Ou comme le révélateur d’une partie de moi-même, de ma propre subjectivité pensante ? Est-ce que je fais parler un philosophe à ma place ou est-ce qu’un philosophe m’aide à explorer mon âme, à dessiner ma subjectivité, à me révéler à moi-même ?
    Par ailleurs, le rejet de toute référence n’est en aucune manière la garantie d’une authenticité et appropriation personnelle de la pensée. Ainsi un participant peut s’exprimer directement, « cash », mais il n’écarte pas le risque de reprendre telle ou telle opinion ou avis entendu ici ou là, et donc d’enjamber sa propre subjectivité et émotion. La question de la vérité d’une parole ne réside pas dans « le plus » ou « moins » de connaissances, mais dans le rapport à soi. Epicure, (et sous une autre forme Wittgenstein), disait qu’une opinion et un concept non éprouvé ont quelque chose de commun : ils sont l’un et l’autre vides. C’est pourquoi le débat n’est pas « plus ou moins de savoir », mais quel rapport entretenu au savoir, en quoi il participe à ma construction comme sujet, en quoi il me transforme ? Les cafés-philo et l’animateur ont là un rôle majeur : démystifier la parole vide, favoriser une philosophie existentielle, valoriser le désir « naturel et nécessaire » de se transformer en écoutant, en réfléchissant, de penser ensemble dans la cité et pourquoi pas aussi à propos de la cité elle-même.

  7. Politique, société et café-philo

  8. De nombreux cafés-philo semblent hésiter à choisir un sujet d’ordre politique ou sociétal. La charge émotionnelle excessive rattachée à des évènements ou questions d’ordre politique, la difficulté de se dégager alors des discours « tout ficelés », la prégnance dans ce domaine des opinions en cours, sont évoqués comme un risque de tomber d’emblée dans un débat stérile. Ajoutons que, de manière peut-être paradoxale, cette charge émotionnelle s’accompagne souvent d’un certain scepticisme ou lassitude vis-à-vis de la « chose politique ». Alors pourquoi introduire des questions liées à l’actualité qui pourraient empoisonner la réflexion dans un café-philo, pense un certains nombre de participants. A contrario d’autres regrettent l’absence de tels sujets disant nécessaire de « mettre à l’épreuve ses convictions auprès des autres » ou encore d’ « Interpréter le monde avant d’agir ».
    Il en résulte que les questions réputées existentielles (le bonheur, la vérité, la reconnaissance, être soi…) sont souvent préférées. Il semble moins naturel de réfléchir philosophiquement à partir d’un objet directement politique (l’immigration, le libéralisme, le climat…). La nécessité de mobiliser alors des connaissances techniques sur ces sujets afin d’animer correctement ces séances semble constituer un obstacle supplémentaire. D’autres y verront le risque de transformer le café-philo en café citoyen.

    Cependant, la philosophie (et d’autant plus la philosophie pratique qui vise à s’inscrire dans la cité) peut-elle tourner le dos aux domaines qui concernent directement le « vivre ensemble » ? Certes, nous ne pouvons pas aborder une question d’ordre politique ou sociétale exactement de la même manière que des questions d’ordre plus « métaphysique ». Un « fait » politique est immergé dans un contexte, chargé de passions, non seulement de présupposés mais parfois de préjugés et devient l’objet d’une intense communication médiatique qui a ses propres enjeux, qui accroît souvent la charge affective, qui recouvre « le fait » d’une multitude de représentations et métaphores. Du coup, le « fait » devient « évènement ». Mais justement n’est-ce pas là l’opportunité de se livrer à un véritable exercice de pensée philosophique ? Il s’agit de décortiquer la mécanique de l’évènement, de peut-être distinguer le « fait » de l’évènement. Essayer de distinguer l’objet (construction sociale ou personnelle) de la chose même. Prendre, par là, conscience du poids de nos représentations dans nos raisonnements. Le travail consiste à faire glisser notre « émotionnel » parfois épidermique vers un questionnement, une démarche argumentative, une problématisation. Le rôle de l’animateur est ici essentiel. Cela suppose de s’appuyer sur quelques éléments méthodologiques (sur lesquels nous essayerons de réfléchir dans un article ultérieur), mais, surtout et d’abord, cela exige que l’animateur effectue un travail approprié sur soi. Pour parler comme Michel Foucault, et restons modestes, surtout moi-même, il s’agit d’essayer d’initier une conversion philosophique.
    Dans la perspective que nous proposons, le café-philo est alors une invitation à se connecter à soi (se débarrasser d’une parole vide) et simultanément se décentrer de soi (mettre de côté ou éclairer ses présupposés, ses idées réflexes, ses représentations). Ce double mouvement (se connecter à soi/se décentrer de soi) n’est pas simple, mais constitue les enjeux propres de la philosophie pratique : s’inscrire dans une cité qui débat, en partant du sensible, du quotidien, du singulier pour tenter de s’élever vers des « élargissements », des mises en perspective. Proposer, inventer aussi un autre rapport à soi. Voilà un défi passionnant que le café-philo et plus largement la philosophie pratique peuvent relever. C’est une manière pour les cafés-philo de contribuer au vivre ensemble. C’est au dans cette vision là que nous proposons d’inscrire le rôle de l’animateur.

  9. L’animateur, l’âme du café-philo ?
  10. D’emblée posons-nous la question : faut-il parler de l’animateur ou de l’animation, ou encore plus précisément du dispositif d’animation ? En effet, l’animateur devrait pouvoir rassembler à la fois un certain talent à l’animation proprement dite (écoute, empathie, reformulation, pédagogie, capacité à se mettre à la place de l’autre, appropriation de certains outils d’animation), une culture générale en philosophie afin de pouvoir resituer, problématiser et synthétiser certaines propositions, « disposer d’un don pour mettre en relation autour de la question qui transcende », mais aussi un quelque chose de philosophique qui transpire en lui ( un rapport personnel et existentiel au savoir, un brin de quelque chose qui peut ressembler à un début de conversion philosophique). Cela ne fait-il pas trop pour une seule « personne » ? Plus précisément, une seule personne peut-elle de manière concomitante, dans un même mouvement, déployer et mettre en œuvre toutes ces qualités dans une séance de café-philo ? Dans la mesure où, et c’est notre parti pris, on pense qu’un café-philo doit pouvoir à la fois laisser une place à l’expression subjective spontanée, (voire à l’anecdote personnelle, bien évidemment si celle-ci permet d’illustrer la question en cours), réunir les conditions qui permettent aux échanges d’aller au-delà d’une simple juxtaposition de points de vue et qui favorisent un mouvement d’ensemble ascendant vers la l’argumentation, la problématisation et la conceptualisation, amener à bon escient des références servant la réflexion, ne faut-il pas alors envisager plutôt un dispositif d’animation ? Une animation au pluriel a des vertus démocratiques (éviter de concentrer tous les pouvoirs sur une seule personne), mais ne répond-elle pas aussi mieux aux exigences d’un débat à visée philosophique ? Certains dispositifs ont été testés. Par exemple, un des deux animateurs est dans la relation « maïeutique » directe avec l’intervenant (l’aider à préciser sa pensée, reformuler éventuellement…). L’autre animateur, plus en retrait dans l’animation, reste vigilant quant à la mise en « résonnance » des interventions, en intervenant qu’épisodiquement, en proposant soit des synthèses intermédiaires, soit un élargissement du questionnement, soit encore l’apport de références. L’animateur maïeutique se déplace plutôt sur l’axe horizontal, le deuxième sur l’axe vertical.
    Certes, certains, et cela apparaît dans des verbatim, craignent que de tels dispositifs écrasent, structurent, étouffent le café-philo : « Eviter l’excès de paroles de l’animateur », « L’animateur risque de devenir trop bavard, d’être à son service ». Par exemple, l’expérience d’échanges les yeux bandés, qui semble favoriser significativement l’écoute, une sorte « d’interaction naturelle » qui se met alors en place, semble indiquer que des pistes sont peut-être à explorer dans ce sens. Parfois une salle se met à applaudir en symbiose, sans animateur pour autant, juste le fait d’avoir un même objet (une musique, une pièce de théâtre, ou un même sujet). Bien évidemment, il ne s’agit pas de déclarer l’animateur inutile mais peut-être n’est-il pas, tout le long d’un café philo, indispensable de la même manière.
    Donc n’opposons pas un modèle à l’autre (ou l’horizontalité à la verticalité), ce qui nous conduirait à éradiquer l’inventivité, pourtant si nécessaire. Chaque modèle doit intégrer en lui les possibilités de sa remise en cause. Un dispositif d’animation, ou une absence de dispositif, fait, au même titre que toute autre réalité, l’objet d’un questionnement philosophique. Il s’agit de réfléchir à ce qui sert le mieux le café-philo, sachant que chaque conception du rôle de l’animation est sous-tendue par une vision particulière du café-philo.
    Et nous sommes, ici, particulièrement sensibles à la qualité de l’accompagnement d’une élaboration partagée et commune de la réflexion en café-philo. Il s’agit d’une réflexion pleine et éprouvée, qui ne soit donc ni du registre de l’opinion ou d’un acquis « recraché » tel quel.

En guise de conclusion : « Le café philo est un livre ouvert qui ne sera jamais publié »
Les différents questionnements et problématiques exposés (modalités d’interaction et d’échanges, place et fonction du savoir, modes d’élaboration de la pensée) sont sous-tendus par une même finalité : ancrer en soi et dans la cité le désir de philosopher, éclairer la question du « sens ». En effet, dans un monde où les figures de la transcendance sont en crise, poser la question du « sens » apparaît de plus en plus comme une nécessité. Certes, la philosophie pratique, dont les cafés-philo, ne délivre pas des repères dans un monde qui en est largement dépourvu, mais peut contribuer à doter les personnes de ressources qui leur permettent de « cheminer » sans repères préétablis. La philosophie pratique n’est pourvoyeuse ni de recettes, ni de connaissances préétablies, ni de clés du bonheur, mais contribue à l’éveil philosophique. Cette finalité, dont l’animateur est l’artisan, fonde sa légitimité. Cet éveil philosophique couvre le rapport à soi, le rapport à l’autre et le rapport au monde. Sur ces trois champs le café-philo est un des dispositifs de la philosophie pratique qui a un rôle essentiel à remplir.

Christophe Baudet

ANNEXES
LES VERBATIM
Lieu affectif
Pour le plaisir
Besoin d’appartenance, d’humanité
C’est rassurant de rencontrer des gens qui se posent les mêmes questions
Le café philo me permet de sortir de ma dépression
Rencontrer des gens qui ne se ressemblent pas, l’autre est porteur d’une vérité qui n’est pas moi
Chercher le discours de l’autre pour se grandir
Rencontrer l’autre dans son universalité
La singularité des gens qui disent ce qu’ils sentent et ce qu’ils sont
Un terrain de jeu pour nos « JE ».
Une phrase individuelle peut venir changer quelqu’un
Un rituel, un protocole. Venir est un rituel – pour échapper à la banalité du quotidien
Prendre du temps, du recul, prévenir le « burn out, restaurer la temporalité, espace et liberté
Echanger des idées philo
Un lieu où j’exprime ce que je ne peux pas exprimer ailleurs
Mettre à l’épreuve ses convictions auprès des autres
Interpréter le monde avant d’agir
Apprendre à déconstruire ce qu’on reçoit
S’interroger sur soi, sur le monde, sur ses évidences et certitudes
Elargissement de ma conscience, de mon champ de vision
Conforter les incertitudes,
Penser contre soi
J’arrive avec une expérience existentielle et un autre point de vue peut m’amener à basculer ma pensée
Intégrer un concept de philo pour adapter une philo à soi.
Construire la « maison de sa pensée ».
Souhait de partager ce que je ne connais pas au quotidien
Je trouve des graines qui poussent dans ma tête
Prendre la parole oblige à synthétiser
Utile pour la société : concession, responsabilité, partager le bon sens, échanges
Un lieu informel qui réunit savants et ignorants
Un espace de paroles libres
Développer l’esprit critique, remettre en question des dogmes
Face aux nombreux changements, besoin de comprendre, d’élaborer des valeurs
Mettre de l’ordre dans l’absurdité de la vie
Réfléchir le monde d’aujourd’hui, éthique, mode de vie…
Espace de parole permettant de faire émerger du sens
Analyser la spécificité des évènements dans le monde
Apporter dans café-philo « l’impowerment, le pouvoir d’agir en donnant le pouvoir de penser à partir de questions qu’on se pose.
Légitimité du café-philo au cœur de la cité, comme la philosophie naissante, sous la forme du dialogue oral
On se définit par son prénom et ce qu’on dit et non pas à partir d’un statut ou fonction
Pas besoin de se présenter. On n’a pas à décliner son identité

C’est un lieu de polinisation qui permet un travail individuel, sur soi, qui favorise « une vie bonne » ;
Un livre ouvert qui ne sera jamais publié
Le café-philo est un temps particulier, nous sommes des exilés
Penser c’est résister, le café-philo s’inscrit en résistance
Qui est légitime pour animer ?
Bagage philo nécessaire, connaissances
Eviter l’excès de paroles de l’animateur
L’animateur risque de devenir trop bavard, d’être à son service
Sens du relationnel et de l’animation
Faire lien entre sujet et interventions et éviter la juxtaposition mécanique des interventions
Favoriser l’assemblage des idées dans une unité des divers pour développer des concepts
Faire en sorte que le café-philo soit une construction tâtonnante
Attention, chacun peut être enfermé dans son discours

Le café philo ne produit que du « brouhaha »
Disposer d’un don pour mettre en relation autour de la question qui transcende
Attention, parfois l’animateur ne joue que la partition qu’il a dans la tête
Eviter que le café-philo tombe dans le psychologisme
Le choix du sujet est important
Peut-on tout dire dans un café-philo ?
Pour penser se décentrer
Le café-philo s’est inventé dans sa pratique ; cela est à maintenir ; le café-philo est un mai 1968 en acte ;
Attention à ne pas institutionnaliser le café-philo
Démocratiser les café-philo, les mettre d’avantage dans la rue, ouvrir socialement, attention à l’entre soi : les cafés philo parisiens touchent le même milieu social et Les Phares sont noyautés par les ténors
Innover, introduire de la musique, de la poésie (cf canada)
Le café-philo est éphémère et la philo se veut éternelle. Le café-philo relie ces deux pôles contradictoires
Le risque que le café-philo soit pris au piège de la normalisation. Comment les café-philo peuvent et doivent accepter le hasard
Comment repérer les assauts de la normalisation et être en veille pour rester vivant
Le café-philo n’est pas un lieu de modernité, il manque des sujets du monde