La philosophie peut-elle avoir une fonction « thérapeutique » ?

Auteur: 
Christophe BAUDET
Date de rédaction: 
juin, 2016
Type de contribution : 

Introduction du mémoire

Depuis une trentaine d’années nous assistons à l’apparition de cabinets philosophiques dotés d’appellations diverses : cabinet de philo-thérapie, cabinet de consultation philosophique, philo-consulting, centre de philosophie pratique….Ils s’adressent à des particuliers qui cherchent, face à des interrogations existentielles, une aide, un accompagnement. Parfois des collectifs, souvent issus du monde du travail, recourent à leur expertise afin de revisiter le sens profond de leur activité.
Notons que ces cabinets, ces nouvelles pratiques philosophiques, voient le jour au moment où la philosophie s’immerge dans la cité. Les café-philo en constituent l’expression la plus connue. Le premier café-philo est né 1992 à Paris, au café des Phares, animé par Marc Sautet. Aujourd’hui les café-philo sont présents dans une multitude de villes et de pays. L’intérêt citoyen croissant pour la philosophie se manifeste aussi par le nombre grandissant de lecteurs du « Magazine Philosophie » créé en 2003 en pleine crise de la presse écrite, par la multiplication d’universités populaires qui font la part belle à la philosophie, par l’introduction d’ateliers philosophiques à l’école primaire ou encore dans le monde de la santé.

Ajoutons les succès de librairie des traités éthiques, entre autres, d’Epictète et de Marc Aurèle. Qu’est-ce ? Une mode, une vulgarisation, une banalisation, voire une commercialisation de la philosophie ? Sans exclure les effets de mode, cette « demande de philosophie » semble, nous dit Philippe Hoffmann, se nourrir de « l’effacement des systèmes explicatifs proposant une éthique collective et aboutissant à une exacerbation de l’autonomie du sujet », dans une époque où « les figures de la transcendance sont brouillées », complète Claude Lupu. Cette « immersion de la philosophie dans la cité » semble répondre à ce qu’il est convenu d’appeler une demande de « sens », autrement dit le souhait de retrouver une orientation personnelle et collective. La philosophie se propose de suggérer des possibles à débroussailler, des cheminements à élaborer pour des citoyens qui perçoivent le trouble de l’époque et arpentent des espaces sans repères.
Par ailleurs, au cours de cette même période, notamment au cours des années 1981 à 1995, Pierre Hadot va jeter une toute autre lumière sur la philosophie antique. Celle-ci apparaît, sous la plume de Pierre Hadot, comme prioritairement transformatrice de soi et d’autrui, un tremplin à l’acquisition d’une nouvelle vision de soi et du monde. Nous savions, notamment avec Socrate, que la philosophie antique avait un habitat naturel : la place publique. Pierre Hadot met de plus en exergue sa finalité : avant d’être la construction d’un édifice conceptuel, la philosophie antique était d’abord une « médecine de l’âme ». La philosophie antique aurait-elle des vertus thérapeutiques ?
Ainsi Pierre Hadot ouvre la voie à une autre conception de la philosophie, une autre perception de sa raison d’être. Son nouveau regard éclaire « l’immersion actuelle de la philosophie dans la cité ». En fait, Il s’agit d’une « immersion » qui a des antécédents hellénistiques. Nous assistons plutôt à un « retour » de la philosophie dans la cité. Peut-être bien qu’entre un café-philo, un atelier philo et un cabinet philosophique, la philosophie tâtonne, cherchant à retrouver sa vocation première : le souci de soi, le souci de l’existence et du citoyen. Philosopher ne serait pas qu’un exercice intellectuel, mais aussi une sorte de sonate existentielle, dont certaines notes auraient des accents thérapeutiques.
Michel Foucault arrivera à la même conclusion que Pierre Hadot, en introduisant, dans l’analyse et son interprétation de la philosophie antique, un concept supplémentaire : celui de l’élaboration du sujet. La philosophie helléniste, née d’un souci de soi, œuvrant à un retour à soi, institue un mouvement, un déplacement conduisant à la construction de la subjectivité. Ces deux philosophes sont les deux principales références et sources de ce mémoire.
En effet, nous sommes convaincus, c’est le parti pris qui sous-tend ce travail, que ces deux philosophes vont nous permettre d’initier l’échafaudage du corpus théorique qui fondera l’ossature et la praxis d’un cabinet de consultation philosophique. Nous sommes ici au cœur de l’objectif de ce mémoire : fonder la conception d’un cabinet de consultation philosophique tant sur la dimension théorique que sur le contenu et les modalités de son activité. Il s’agit de dessiner le pourquoi et le comment d’un cabinet de consultation philosophique. Pour ce faire notre recherche, guidée par les travaux entre autres, de Pierre Hadot et Michel Foucault, s’appuiera sur la mise en clarté de la fonction thérapeutique de la philosophie antique, les préceptes et modalités sur lesquels cette fonction prend appui. Notons d’emblée que le terme thérapeutique sera compris au sens large, c’est à dire comme transformation de soi, sans être associé directement à l’introspection, ni réduit à la notion de « guérison », à laquelle nous substituons volontiers la notion de « mieux-être ». La philosophie antique apparaîtra « thérapeutique » dans la mesure où elle vise une transformation de soi à partir d’un questionnement existentiel et éthique. Le philosophe Philippe Van Den Bosch élargit le propos en pensant que la philosophie, de manière générale, a « un objet très simple et qui devrait concerner le plus grand nombre, puisque sa vocation première est de se préoccuper du bonheur des hommes ». Ceci devrait nous inciter, au cours de la deuxième phase du mémoire en Master2, à ouvrir quelques autres fenêtres, au-delà de l’antiquité. Enfin, l’analyse et l’étude de ces différentes approches et questionnements nous permettront, du moins nous l’espérons, de concevoir et de dresser le profil d’un cabinet de consultation de philosophie.
Pour ce faire, dans cette première phase du travail qui constitue le mémoire de master1, nous retracerons la genèse progressive de cette nouvelle compréhension de la philosophie antique au travers notamment de la figure et des travaux de Pierre Hadot. Nous mettrons, plus particulièrement, en évidence la notion d’exercice spirituel qui nous semble centrale dans cette démarche. En effet, l’exercice spirituel prolonge une philosophie qui a une visée pratique, et illustre la finalité de cette même philosophie, à savoir « changer soi et autrui ». L’apport de Michel Foucault consistera à placer au cœur des exercices spirituels, la notion de conversion philosophique, qui s’avèrera la colonne vertébrale d’une élaboration du sujet. Et ceci confèrera une véritable dimension à la fonction thérapeutique de la philosophie antique.


Conclusion du mémoire

Il nous semble qu’après Pierre Hadot, Michel Foucault et d’autres auteurs que nous avons évoqués, la philosophie ne peut plus être réduite à l’édification de systèmes conceptuels, aussi pertinents et nécessaires soient-ils. Le développement actuel des nouvelles pratiques philosophiques, qui se déploient souvent dans une cité en « panne de sens », vient donner forme et réalité à une philosophie qui vise dans un même mouvement la recherche d’un « mieux-être » et la recherche de vérité. Comment dès lors imaginer la philosophie sans impact sur l’existence? Dans tous les cas, nous pensons avoir démontré que la philosophie antique comprend une dimension à la fois existentielle, pratique, et thérapeutique selon la signification que nous avons donnée à ce dernier terme. Elle est existentielle car elle vient interroger nos choix, nos priorités, notre rapport au monde et l’entièreté de nos modes de vie. Elle est rendue pratique par le biais des exercices spirituels que nous avons abondamment décrits. En conséquence de quoi sa fonction est aussi thérapeutique.
Cependant, précisons le rapport philosophie et thérapie, car celui-ci reste ambivalent. En effet, le questionnement et l’étonnement se nourrissent, pensons-nous, d’un certain décalage, d’une certaine difficulté à être. Le souci n’est-il pas originaire de tout questionnement philosophique ? Pourquoi s’interroger si tout va bien, si tout est parfait, si mon adhésion à moi-même et au réel est totale ? C’est pourquoi nous sommes enclins à penser que le souci constitue la matière brute, l’énergétique de la pensée philosophique. Et il est probable que la fonction thérapeutique de la philosophie est déjà incluse dans les conditions d’émergence de cette même philosophie : l’emprise du souci sur l’être.
Mais, du coup, même si la philosophie a pour filiation et compagnon de route le souci, la « thérapeutique philosophique » ne peut pas pour autant viser la guérison, car la guérison, « le tout va bien » est antinomique au geste philosophique même, c’est-à-dire aux questionnements qui en appellent d’autres, et ceci sans fin. C’est pourquoi, bien que nous ayons défini l’impact thérapeutique de la philosophie, entre autres, comme la possibilité d’un « mieux être », nous avons écarté le terme médical de guérison. De même lorsque nous avons traduit la notion d’impact thérapeutique par le concept de construction du sujet, il s’agit bien d’une construction du sujet qui reste toujours plus ou moins en chantier, inaboutie.
Ces aspects auront de l’importance lorsque nous devrons qualifier les personnes susceptibles de s’adresser à un cabinet de consultation philosophique. S’agit-il de patients, de clients, de citoyens, d’interlocuteurs ou d’une autre terminologie à identifier ?

Mais auparavant, dans le cadre de l’élaboration d’un projet de constitution d’un cabinet de consultation philosophique, il nous sera nécessaire d’apprécier l’efficacité et la consistance de l’impact thérapeutique que nous venons de mentionner. Un des enjeux de la deuxième phase de ce travail consistera à préciser la réelle influence du concept, du précepte, du discours philosophique sur l’existence et la construction du sujet. Nous avons déjà identifié les potentialités thérapeutiques de la philosophie qui prennent racine à la fois dans l’universalité de certains préceptes et qui s’appuient sur la force d’entraînement d’exercices spirituels pratiqués régulièrement.
Nous tenterons d’aller plus en avant dans cette réflexion dans le cadre du mémoire en Master 2. Ainsi, un examen plus précis de l’Epicurisme et du Stoïcisme nous indiquera que ces philosophies sont totalement dédiées à la transformation du sujet, à tel point que des thérapies dites brèves s’inspirent aujourd’hui de ces dernières. Nous signalerons que Baruch Spinoza, dont Freud dira « j’admets tout à fait ma dépendance à l’égard de la doctrine de Spinoza », a eu la préoccupation de conférer aux idées la force d’un affect et de doter la pensée d’une puissance transformatrice. Par ailleurs, nous avons esquissé à plusieurs reprises les vertus libératrices que recèle la pratique philosophique, l’importance que stoïciens et épicuriens accordent implicitement à cette notion de liberté. Nous serons amenés, à la suite de ce mémoire, à revenir sur cette question, à l’étayer en précisant les rapports que nous pouvons établir entre d’une part Epicure, Stoïcisme, Cynisme et d’autre part la notion de liberté. Nous examinerons, dans cette même veine, la manière dont l’existentialisme sartrien confère une force particulière à ce concept de liberté. Nous formulerons l’hypothèse selon laquelle la notion de liberté, par son « entrain, attrait et magnétisme », peut venir renforcer significativement la fonction thérapeutique de la philosophie, la mise en mouvement du sujet et favoriser peut-être la conversion philosophique dont le sujet est directement l’acteur et le responsable.
Dans un ultime temps, nous examinerons comment un cabinet de consultation philosophique peut traduire ce corpus théorique en praxis. A l’évidence les modes de pratique, en cours dans l’antiquité, ne peuvent pas a priori être reproduite aujourd’hui à l’identique. Cependant l’oralité, privilégiée au cours de cette période hellénistique, correspond directement au fonctionnement d’un cabinet philosophique. Mais, dans quelle mesure et jusqu’où, le corpus théorique peut-il être réinvesti par un cabinet philosophique. Sous quelle forme ? Par exemple quel statut donner aux exercices spirituels dans ce contexte ? En quoi la notion de conversion philosophique, comme bouleversement de l’existence, peut être mobilisée ? Comment définir la nature de la relation entre consultant ou philo-praticien et consulté ou interlocuteur ?
Si l’élaboration d’un cabinet de consultation philosophique, entendue comme une mise en œuvre d’une praxis fondée par une « théoria », s’avérait réalisable, alors, à notre manière, nous aurions illustré et conforté les propos de Pierre Hadot qui visent à faire de la philosophie une pratique du soi.