Qu'est-ce qu'un café-philo ?

Auteur: 
Gunter GORHAN
Date de rédaction: 
mars, 2018
Thème: 
Type de contribution : 


Les cafés-philo sont des microcosmes de la république. On y participe non pas pour subir un examen ni même pour apprendre, mais pour tenter, avec d’autres bonnes volontés, d’arracher le maximum de sens aux absurdités et aux brutalités du monde. N’est-ce pas là, après tout, la définition même de l’activité philosophique ?

Comme presque toujours, le débat dans un café philo produit chez moi, et certainement aussi chez d’autres, d’importants effets d’après-coup; c’est d’ailleurs sa principale différence par rapport aux cours et conférences où l’on sait assez bien à la fin si le « caddy conceptuel » est bien rempli.

Après un débat au café philo, comme au cinéma, la satisfaction ressentie lorsque l’écran s’éteint ne veut pas dire grand' chose; si on a oublié le film le lendemain, c’était un mauvais film. Si on y pense encore des jours, des mois, voire des années après, c’était un bon film. On pourrait presque mesurer la qualité du film (et du débat) par la durée pendant laquelle il nous « hante ».
Cela revient à affirmer que les échanges au café philo n’augmentent qu’accessoirement notre savoir philosophique. Leur finalité essentielle consiste à nous faire penser – et on ne pense (plus précisément on ré-fléchit, on revient sur ses pensées) qu’après coup. L’allemand traduit bien cette différence où penser se dit « denken » et réfléchir « nach-denken » qui signifie penser après coup, penser sur la pensée, une « méta-pensée » qui consiste à se demander quel est le sens à trouver une solution à un problème. Or la recherche d’une solution est l’objectif de la pensée. Les animaux pensent, trouvent des solutions à des problèmes, mais ne réfléchissent pas sur le sens. Ils ne réfléchissent pas sur la finalité « méta-physique » (l'au-delà de la nature) de leurs efforts, car ils sont dans l’autoconservation.
La philosophie au café philo n’a pas d’objet contrairement à toutes les autres disciplines : géographie, psychologie, mathématique, droit, etc., et également l’Histoire de la philosophie au sens de la technicité, des méthodes, des concepts reconnus, des grands philosophes, bref la philosophie instituée. Cette dernière est une expertise nécessaire, mais elle a un objet déterminé. Celle-ci est très régulièrement confondue avec la philosophie vivante, existentielle, inscrite dans la cité, celle à laquelle Kant, de façon prophétique, a fait allusion lorsqu’il a écrit : on n’apprend pas la philosophie, on n’apprend qu’à philosopher. Les café-philo regardent vers cette philosophie existentielle.

Au café philo nous philosophons comme les "écrivants" écrivent dans les ateliers d’écriture, sans se prendre pour des écrivains (cf. Roland Barthes). Je pense aussi à un auteur contemporain, Bernard Stiegler, qui remet en valeur une forme d’amateurisme, d’amour de la philosophie et il se désigne lui-même comme philo-philosophe…La « philosophie » devrait d’ailleurs s’appeler ero-sophie selon le Banquet de Platon: le désir est au coeur du mouvement de la pensée, ce désir propre au "philosopher".
Qui peut, qui a le droit, d’assister et de parler dans un café philo quelque soit le sujet, la c.-à.-d. une question « philosophique » posée ? Tout le monde, les enfants compris et on philosophe d’ailleurs de plus en plus avec eux. Christian Godin écrivait: «N’importe quelle interrogation, même naïve, n’importe quelle réponse, même naïve, surtout naïve, peut avoir un sens, une dimension philosophique… Que les gens philosophent dans les cafés-philo, ne signifie pas qu’ils soient des philosophes comme Descartes, mais qu’ils sont capables de se poser les mêmes questions que lui. »

Gunter Gorhan